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À une trentaine de minutes de Lisbonne, la plage de Cascais (le "Deauville portugais") est bondée en ce beau dimanche de novembre. Là, Carlos, 67 ans, finit une imposante sculpture de sable. À côté, il a placé une coupelle dans laquelle des touristes lancent quelques pièces. Sa femme Maria confectionne des cendriers à partir de canettes de soda. Le couple est ici pour arrondir ses fins de mois. "Nous n'avons pas le choix. Avec une pension de 1 000 euros à nous deux, comment voulez-vous vivre ? Avant, on touchait plus de 1 300 euros, mais, avec les mesures de 2011, le gouvernement a amputé les retraites et augmenté les impôts. C'est devenu très difficile. Si on repart avec 30 euros à la fin de la journée, c'est toujours ça de pris." D'autant que Carlos et Maria paient désormais la taxe de 3,5 % de contribution extraordinaire de solidarité qui s'applique à partir de 1 000 euros brut mensuel, contre 1 350 euros précédemment. Depuis les mesures d'austérité négociées avec la Troïka (Banque centrale européenne, Fonds monétaire international, Union européenne) en 2011 pour éviter la faillite, le gouvernement a dû faire des coupes drastiques : augmentation des impôts, quasi-suppression des aides sociales, baisse des salaires...

Des mesures qui ont précarisé et appauvri des milliers de Portugais. Selon la responsable des banques alimentaires du Portugal, Isabel Jonet, 20 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, fixé à 420 euros par mois. Soit seulement quelques dizaines d'euros en deçà du smic, qui, gelé pendant quatre ans, vient d'augmenter de 20 euros, passant de 485 euros à 505 euros. Et 77 % des Portugais disent ne plus pouvoir s'acheter de la nourriture jusqu'à la fin du mois, contre 50 % avant 2011. "Si cette nouvelle génération de pauvres ne meurt pas, c'est grâce à l'importance des réseaux solidaires et à l'action d'organismes comme la Banque alimentaire", note Isabel Jonet.

35 % de chômage chez les moins de 25 ans

Comment faire alors pour les familles avec enfants quand les allocations familiales et les aides à la scolarité sont supprimées ? "Depuis le début de la crise, les inégalités se sont accrues, et le taux de pauvreté a augmenté, surtout pour les familles monoparentales et nombreuses", fait remarquer Madalena Marçal Grilo, directrice de l'Unicef au Portugal. Plus de 600 000 enfants ont perdu le droit aux allocations familiales entre 2009 et 2014, soit 37 % des bénéficiaires. Et les dépenses de l'État consacrées à ces prestations ont chuté de 45 %, constate l'Unicef, qui, dans son dernier rapport, note qu'un enfant portugais sur trois vit dans une famille souffrant de privations matérielles et alimentaires. Fait d'autant plus alarmant quand des parents chômeurs ne touchent plus d'allocation. Une réalité qui concerne plus de la moitié des personnes sans emploi.

Le taux de chômage est alarmant : 14 % de la population active est concernée. Un chiffre qui s'élève à 35 % chez les moins de 25 ans. Nul hasard donc à ce que beaucoup quittent le pays. C'est ce qu'a fait Guilherme Veira après avoir obtenu son diplôme d'architecte en 2013. "On ne peut rien faire au Portugal", explique-t-il. "Je suis à Oslo où je débute à un salaire de 1 700 euros." Son amie, Joana Varejao, une jolie brune de 25 ans au teint clair, va suivre le même chemin, une fois terminées ses études à la prestigieuse université de Porto. Direction la Norvège ! "À quoi bon rester ? Ici, un architecte débutant, s'il arrive à décrocher un travail, peut espérer 500 euros par mois, 750 tout au plus. C'est deux à trois fois moins que ce que je peux espérer ailleurs."

"Les sacrifices imposés ont été trop radicaux"

Trois ans après l'entrée en vigueur des restrictions budgétaires, les Portugais sont exsangues et ne voient pas les fruits de leurs sacrifices. Antonio Afonso, enseignant à l'Institut supérieur d'économie et de gestion (ISEG) de Lisbonne, ne cache pas son scepticisme. "Ces mesures étaient nécessaires pour éviter la faillite et personne ne voulait se retrouver comme la Grèce. Mais les sacrifices imposés aux Portugais ont été trop radicaux et trop rapides. Du jour au lendemain, beaucoup se sont retrouvés pauvres, sans emploi, sans aide, sans logement. Le pouvoir d'achat a été amputé de plus d'un tiers ; le chômage, la pauvreté ont atteint des records et les prix de la vie courante ont continué d'augmenter ! Étalées dans le temps avec plus de souplesse, ces mesures auraient probablement été plus productives. Quand on voit que le déficit est toujours à 134 % du PIB, le jeu en valait-il la chandelle ? Je n'en suis pas sûr."

À un an des élections parlementaires, les Portugais réclament l'assouplissement de ces mesures et espèrent qu'un changement de gouvernement ne pourra être que meilleur. "N'oublions pas que ce sont les socialistes qui ont négocié les premières mesures avec la Troïka en 2011. De centre droit ou de centre gauche, la politique économique n'aurait pas été si différente, surtout quand elle est imposée et que notre marge de manoeuvre reste très faible", rappelle Antonio Afonso, tout en feuilletant le budget 2015 qu'il vient d'imprimer. "Vous voyez, dit-il en montrant les 240 pages du document, le gouvernement sera obligé d'assouplir certaines mesures. Si les recettes escomptées à la suite des nouveaux impôts sont dans les caisses, le surplus devrait être redistribué. Le smic a été revalorisé, les aides sociales vont reprendre petit à petit. C'est l'amorce d'un retour à la normale. Mais lentement, très lentement. Ce sont des gestes symboliques." Et stratégiques aussi de la part de l'actuel gouvernement très impopulaire de droite du Premier ministre Pedro Coelho, qui n'est pas sans avoir des visées politiques à un an des prochaines élections. Et pour soulager aussi une population qui souffre. La raison pour laquelle son gouvernement a refusé en juin la dernière tranche d'aide proposée par les créanciers de la Troïka. Une aide de 2,6 milliards d'euros en échange de nouvelles mesures d'austérité. Un risque impossible à la veille d'élections et au vu de la bombe à retardement qu'est la crise sociale.

"Que la Troïka aille se faire voir"

Comparable au mouvement des Indignés en Espagne, le mouvement portugais Que la Troïka aille se faire voir semble s'essouffler depuis un an (en 2013, il avait mobilisé plus de 500 000 personnes à Lisbonne). Mais, selon une enquête d'opinion, 82,5 % des sondés estiment que le Portugal devrait rompre l'accord avec la Troïka représentant les créanciers internationaux du pays ou le renégocier, estimant qu'il a aggravé la situation économique du pays. Impression fondée : depuis 2011, le ratio d'endettement sur PIB est passé de 108 à 134 %, le déficit budgétaire de 4,4 à 6,4 %.

http://www.lepoint.fr/economie/portugal-avec-1-000-euros-a-deux-comment-voulez-vous-vivre-04-11-2014-1878481_28.php

Portugal : "Avec 1 000 euros à deux, comment voulez-vous vivre ?"
Tag(s) : #Etat du monde

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