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Assia, enlevée par son père parti en Syrie, porte un bandeau djihadiste

Assia, enlevée par son père parti en Syrie, porte un bandeau djihadiste

Alors que le nombre de Français impliqués dans des filières terroristes ne cesse d'augmenter, les enfants sont en première ligne de cette radicalisation. En France ou en Syrie, comment faire face à ce phénomène inquiétant ?

Malgré son jeune âge, sa main n'a pas tremblé au moment d'appuyer sur la détente et d'abattre, d'une balle dans le front, un otage de l'Etat islamique. Le regard déterminé, le visage fermé, le bourreau exhibé dans l'une des dernières vidéos de l'organisation terroriste est à peine âgé de 12 ans. L'information est d'autant plus glaçante que le petit garçon est, semble-t-il, un Toulousain parti au printemps dernier, avec toute sa famille, en Syrie. Les autorités n'ont pas confirmé officiellement son identité mais l'enfant-soldat a été reconnu par ses camarades de classe.

Quand a commencé son conditionnement? En France, au côté de son beau-père Sabri Essid, accessoirement demi-frère de Mohamed Merah? Les élèves de l'école des Vergers n'ont pas le souvenir d'un gamin agressif ou tenant des discours extrémistes. En Syrie, dans les écoles et les camps militaires ouverts par Daech pour "former" les futures recrues? Impossible à dire. Mais alors que le nombre de Français impliqués dans des filières terroristes ne cesse d'augmenter - 3000 personnes sont actuellement dans le viseur des services de renseignements - les enfants sont en première ligne.

"L'éducation s'articule autour de l'idée que le djihad est obligatoire"

Tous ne finiront évidemment pas une kalachnikov en bandoulière - le parquet dénombre huit pré-adolescents français combattant à l'heure actuelle - mais le conditionnement dès le plus jeune âge aux thèses extrémistes est pris au sérieux par les autorités. "Dans les familles radicalisées, que ce soient en Syrie ou en France, l'éducation s'articule autour de l'idée que le djihad est obligatoire. On apprend aux garçons à devenir des combattants et aux filles à être de bonnes épouses", déplore Dounia Bouzar, directrice du centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'islam.

Depuis quelques mois, les services d'aide sociale à l'enfance font face à un afflux - certes faible mais en augmentation - d'enfants radicalisés placés. "On cherche encore la meilleure solution pour les accueillir car ils tiennent parfois des discours très violents, confie une travailleuse sociale du sud de la France. On doit à la fois les protéger et protéger les autres jeunes qui les côtoient dans les foyers ou les familles d'accueil."

"Vous imaginez les dégâts si c'était à plein temps?"

Elise* a été témoin pendant près de trois ans des effets de ce "lavage de cerveau" sur sa propre fille, Nina, 5 ans. "Parfois, elle se mettait dans tous ses états parce que je ne priais pas. Elle criait: 'Tu vas brûler en enfer, tu es une mécréante'. Elle ne comprenait pas vraiment ce qu'elle racontait mais répétait ce que disait son père." Les scènes portent sur tout et rien: du vernis à ongle, une activité ou un maillot de bain. "On était en vacances en Italie quand ma fille m'a interpellée: elle ne voulait pas que je me promène sur la plage dans cette tenue."

Pourtant, Nina ne voit son père Jean qu'un week-end sur deux, ses parents se sont séparés peu après sa naissance. "Vous imaginez les dégâts si c'était à plein temps? Ces quelques heures passées auprès de lui me demandaient déjà un travail de pédagogie énorme...", s'inquiète sa mère, qui se définit comme athée. Son ancien compagnon a basculé dans l'islam radical fin 2012, à la suite d'un séjour en prison. Alors qu'auparavant, il ne s'était jamais intéressé à la religion, il exige désormais que sa fille soit retirée de l'école, qu'elle ne regarde plus la télévision, qu'elle ne fasse plus de sport, ni de musique...

"Personne ne prend ces menaces au sérieux"

A chaque refus, les menaces montent d'un cran, jusqu'à ce qu'en septembre Elise soupçonne son mari de vouloir enlever sa fille pour l'emmener en Syrie. "Il répétait à Nina qu'il allait l'emmener faire un grand voyage mais qu'elle n'avait pas le droit de m'en parler", se souvient la jeune femme. Depuis, Elise est dans une impasse: en ne présentant plus son enfant à son père, malgré les injonctions du juge, elle contrevient à la loi... et risque donc de perdre la garde. "Elle a des dizaines de documents prouvant la radicalisation de son ex-compagnon, a fait des signalements aux autorités, a été reçue par les services de renseignements, mais personne ne prend ces menaces au sérieux", déplore Dounia Bouzar, qui suit son dossier.

Face à ce phénomène nouveau, la justice est dépourvue. L'arbitrage entre liberté de conscience et protection des mineurs n'est souvent pas aussi évident qu'il n'y paraît. Ainsi, à Bourgoin-Jallieu, cinq enfants de trois mois à sept ans ont été provisoirement placés à la suite de plusieurs signalements inquiétants de proches et de l'école avant que le juge ne restitue la garde aux parents, un mois plus tard. La mesure a uniquement été assortie d'une interdiction de sortie de territoire. "Eduquer ses enfants selon des principes religieux considérés par certains comme radicaux n'est pas interdit en France et n'est pas propre à l'islam, explique Marie-Pierre Hourcade, présidente de l'association française des magistrats de la jeunesse et de la famille. Il ne faut pas faire d'amalgame: pratiquer une religion, même de manière rigoriste, n'est pas obligatoirement une première étape avant de partir s'installer en Syrie."

La justice sous armée

Si les cas restent encore très rares, les magistrats confessent eux-mêmes manquer parfois de recul et de temps pour faire la part des choses. "Comment savoir si on n'est pas dans un conflit parental? s'interroge un juge pour enfants. Parfois, les parents sont prêts à tout pour obtenir la garde de leur progéniture. On a besoin de preuves tangibles pour éloigner un père ou une mère de son enfant."

"Le problème, c'est que les preuves imparables sont difficiles à mettre en évidence avant qu'il ne soit trop tard", confie Me Gabriel Versini, avocat au barreau de Lyon. Et de citer en exemple le cas de Meriam Rhaeim dont la fille, Assia, a été enlevée en octobre 2013 par son ex-compagnon, malgré son signalement aux autorités. "Peu avant de partir, il a voulu nous faire croire qu'il avait changé: il s'est rasé la barbe, s'habillait normalement et a même emmené Assia à la piscine. Parallèlement, il a refait dans mon dos son passeport pour pouvoir lui faire passer la frontière", se remémore-t-elle. La fillette est restée huit mois en Syrie avant d'être finalement ramenée en France. [Lire son témoignage: "Je préfère que ma petite fille meure en martyre en Syrie plutôt qu'elle retourne en France"]

"Son père coupait la tête des jouets avant de les lui donner"

Le conseil défend aujourd'hui Leïla*, maman de Sara, 4 ans, qui craint également que sa fille ne subisse le même sort qu'Assia. "Ses peurs sont fondées, notamment sur des menaces, mais pour l'instant la justice n'a pas jugé bon d'éloigner le père", assure l'avocat.

L'affaire est complexe car la jeune femme n'a pas toujours été opposée à une éducation très rigoriste pour sa fille. Avant ses trois ans, Sara n'avait jamais entendu la moindre berceuse ou comptine, seuls les chants religieux guerriers étaient autorisés dans la maison. La fillette n'avait pas non plus le droit d'aller jouer au parc - où elle risquait de fréquenter des "kouffars" [mécréants, ndlr] - ni même de posséder des poupées ou des peluches, à moins que ces derniers aient été préalablement "décapités" par son père. "Mon ex-compagnon refusait toute représentation animale ou humaine chez nous, du coup, il coupait la tête des jouets avant de lui donner", se remémore-t-elle.

A cette époque, la jeune mère de famille est sous l'emprise de son compagnon. En quelques mois, elle cède à toutes ses demandes. Il veut qu'elle arrête de travailler, elle quitte son poste. Il exige qu'elle porte le voile puis le niqab, elle s'exécute. Elle rompt également les liens avec ses amis, sa famille et sort de moins en moins de chez elle. La naissance de leur fille n'y changera rien: "Je ne voyais pas le danger, je me disais qu'il valait mieux qu'elle reste avec son père."

"Il voulait qu'elle porte le voile dès 5 ans"

L'électrochoc intervient lorsque son compagnon commence à parler avec insistance de la Syrie et du Yémen. "Il ne voulait pas qu'elle aille à l'école en France, non seulement à cause de la mixité mais également parce qu'il voulait qu'elle porte le voile dès 5 ans. S'installer dans un pays en guerre, c'était la goutte de trop", assure-t-elle. Tout a été très vite, en quelques jours, Leïla met les voiles pour mieux retirer le sien et demande le divorce.

Elle assure aujourd'hui que sa fille n'a pas été traumatisée par ces jeunes années austères, mais qu'en aurait-il été si le conditionnement avait duré plus longtemps? Et que faire de ces dizaines d'enfants - le parquet et le ministère de l'Intérieur ignorent leur nombre exact - partis avec leurs parents en Syrie? "Le problème n'en est qu'au commencement, prévient Sonia Imloul, responsable de l'unique cellule de prévention du terrorisme en France. Comment ces gamins conditionnés dès leur plus jeune âge pourront se réadapter aux règles de ceux qu'ils considèrent comment leurs ennemis? Ils ne sont pourtant en rien responsables de leur situation. Peut-être faut-il réfléchir à leur accorder un statut de victime?"

* Tous les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés.

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/islam-radical-chez-les-enfants-tu-vas-bruler-en-enfer-tu-es-une-mecreante_1668758.html

Tag(s) : #Etat du monde

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