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Ivry : un marché du travail illégal à la porte du magasin de bricolage

« Je suis arrivé avec une image de carte postale de la France et voilà où je me retrouve. » Constantin, la trentaine, a la peau rougie par le soleil. Venu de Roumanie, il se rend chaque jour sur le parking du magasin de bricolage Batkor, à Ivry-sur-Seine.

Il espère trouver du travail à la journée, grimper dans le véhicule d’un artisan pour rejoindre un chantier. Et comme lui, en ce matin d’été, ils sont plusieurs dizaines à guetter l’opportunité, massés devant l’enseigne dédiée aux professionnels du bâtiment. « C’est difficile, lâche Constantin. Je suis arrivé à 6 h 30 et je vais sûrement attendre toute la journée. Si j’arrive à travailler une fois par semaine, c’est déjà pas mal. »

Carreleurs, maçons, peintres ou manutentionnaires : les candidats — des migrants majoritairement originaires d’Afrique subsaharienne, du Maghreb et d’Europe de l’Est — peuvent tout faire. « Nous sommes payés entre 40 et 100 € la journée. Cela dépend de la tâche, de l’employeur, explique Constantin. Parfois, on ne nous paie pas du tout, surtout les recruteurs étrangers. »

La plupart de ces ouvriers ne sont pas déclarés et n’ont pas de papiers. « Si on en avait, ce serait plus simple : on pourrait chercher un vrai travail, résume Adel, un tunisien installé en France depuis 5 ans. Mais là, c’est impossible. » L’homme, hébergé chez un cousin, dit vivre bien mieux ici que dans son pays : « Je gagne 50 € la journée, alors que là-bas, je travaillais pour 5 €… »

Si la direction de Batkor ne souhaite pas s’exprimer ouvertement sur le sujet, le personnel est conscient de la situation. « Ils sont nombreux, parfois une centaine, affirme un salarié. Et il y a beaucoup de tensions, surtout ethniques. On appelle la police chaque jour, parfois trois fois dans la même journée. Mais rien n’est fait, ou presque, cela dure depuis une quinzaine d’années… »

Les travailleurs assurent pourtant voir des uniformes plusieurs fois par semaine. « Quand ils viennent, ils nous disent de dégager, raconte Adel. Ils prennent parfois deux ou trois d’entre nous et les envoient dans un centre pour migrants. Ensuite, ils sont renvoyés dans leur pays d’origine… »

Un site bien connu des autorités

Située en front de Seine, sur la D 19 à Ivry, la devanture de Batkor est bien connue des autorités comme l’un des points de départ franciliens du travail illégal. Une « vieille histoire », selon la municipalitécommuniste, qui se dit « démunie ». « Nous avons interpellé la police et les responsables du magasin à de nombreuses reprises, précise-t-on à l’hôtel de ville. Mais nous n’avons aucun moyen concret d’agir face à cette exploitation inacceptable de la misère. » L’Urssaf affirme que des contrôles sont régulièrement opérés, diligentés par le comité départemental anti-fraude *. « Mais sur le même principe que la vente à la sauvette, vous réglez le problème une semaine et tout reprend la suivante, explique Didier Deloose, responsable de la lutte contre le travail illégal en Île-de-France. Car l’afflux de candidats est massif et le fonctionnement, parfois bien rodé, avec un guetteur devant l’enseigne et la main-d’œuvre dans un café, un peu plus loin. »

L’autre difficulté, c’est que l’activité clandestine doit être prise sur le fait. Les opérations menées aux portes des grandes surfaces du bâtiment se limitent donc souvent à des contrôles d’identité, surtout dommageable aux étrangers en situation irrégulière. Seules de longues enquêtes avec filatures permettent de confondre les donneurs d’ordre illégaux. Et si le salarié est considéré comme une victime par le code du travail, l’employeur peu scrupuleux encourt notamment jusqu’à 3 ans de prison et 45 000 € d’amende, et même 225 000 € maximum pour les personnes morales. L’an dernier, les redressements liés au travail illégal ont généré 190 M€ en Ile-de-France, soit 37 % de plus que l’année précédente.

Lucile Métout

* Le parquet de Créteil et la préfecture n’ont pas été en mesure de nous indiquer la date du dernier contrôle.

http://www.leparisien.fr/ivry-sur-seine-94200/ivry-un-marche-du-travail-illegal-a-la-porte-du-magasin-de-bricolage-12-08-2015-5006553.php

Tag(s) : #Anti-France

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